Grand Prix du Festival de Cannes, "120 battements par minute" de Robin Campillo retrace les premiers combats des militants français de l'organisation de lutte contre le sida Act Up. Une fresque intimiste et politique sur le militantisme.

On lui aurait bien attribué la Palme d’or mais le jury de Pedro Almodovar en a décidé autrement le 28 mai dernier. Pour filer la métaphore sportive, on dira qu’après avoir longtemps tenu la corde, "120 battements par minute" a dû se contenter d’une frustrante deuxième place, au regard du pâle gagnant "The Square". On se consolera toutefois en disant que rares sont les cinéastes qui, comme Robin Campillo, parviennent à s’adjuger un Grand Prix pour leur première participation à la compétition.

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Le brillant film du cinéaste français aura donc pâti de la volonté des jurés d’établir un pseudo-palmarès politique porté par l’inoffensive satire anti-bobos du Suédois Ruben Ostlund. Choix d’autant plus regrettable que "120 battements par minute" peut davantage prétendre au titre de film politique que la Palme d’or 2017.

"Il fallait frapper un grand coup"

L’histoire du film est celle d’un combat. Celui que menèrent, il n’y a pas encore si longtemps, les jeunes militants d’Act Up-Paris. Nous sommes au début des années 1990 et l’épidémie du sida tue dans l’indifférence des pouvoirs publics et médiatiques (de sinistre mémoire on parlait encore de "cancer gay"). Prenant exemple sur l’activisme rudoyant de la "maison mère américaine, l’organisation, tout juste créée par de jeunes séropositifs majoritairement issus de la communauté homosexuelle, veut alerter la France à grands coups d’opérations aussi tapageuses que culottées".

Le film commence d’ailleurs sur l’une d’elles : l’interruption à grands renforts de casseroles et de sifflets d’une réunion de l’Agence française de la lutte contre le sida (AFLS), organisme d’État dont les militants dénoncent l’immobilisme. Le "happening" nous est montré tel qu’il est raconté, en réunion, par ceux qui l’ont mené. On décrit le moindre détail, on commente, on débriefe, on critique. Était-il bien nécessaire de jeter du faux sang sur le directeur cravaté de l’AFLS ? "Il fallait frapper un grand coup", disent les uns ; "l’opinion publique risque de se retourner contre nous", arguent les autres. Bref, on s’engueule.

Un cinéma de la parole

Ce que montre le réalisateur, ce n’est pas tant le théâtre des opérations que les réunions d’état-major. Moins cinéma d’action que cinéma de la parole. La majeure partie de "120 battements par minute" se déroule dans l’amphithéâtre où, toutes les semaines, les membres d'Act Up se rassemblent pour déterminer les campagnes à mener et les slogans à scander (que la bienséance ne nous permet pas de répéter ici). Les débats qui y ont cours sont tenus dans l’urgence. Les échanges sont vifs, les arguments tranchants et le langage comme contaminé, lui aussi, par la maladie. On parle en sigles (les traitements ddI, AZT, les cellules T4, etc.) et avec ses propres codes (les "séros" pour les séropositifs, les "negs" pour séronégatifs). Le film de Robin Campillo est aussi un formidable film sur la communauté. Sur les familles qu’on se constitue quand on est abandonné par les siens.

 Em PC Battements
Nahuel Pérez Biscayart, Adèle Haenel et Arnaud Valois, comédiens de "120 battements par minute".
Mehdi Chebil, France 24

"Ma vie, c’est être séro"

Aussi le récit s’extirpe-t-il parfois des moments de lutte pour céder la place à de brefs séquences en boîtes de nuit où les corps oublient qu’ils sont malades. Et à des scènes d’amour où les corps se rappellent qu’ils le sont (séquences émouvantes qui doivent leur force à une mise en scène d’une prévenante délicatesse). Pour ce qui est du reste - la situation professionnelle, la vie de famille, le train-train quotidien -, il n’en est pas question. En ces années d’hécatombe, y avait-il d’ailleurs une vie possible hors du sida ? "Ma vie, c’est être séro", résume avec fatalité Sean, chétive boule de nerfs dont le magnétisme, mêlé d’assurance et de fragilité, se révèle au gré du film et de son histoire d’amour avec Nathan (Arnaud Valois), militant séronégatif et nouveau venu dans les rangs d’Act Up. Sean est le grand personnage du film, un sublime personnage de cinéma, qui doit énormément au jeune acteur argentin, Nahuel Pérez Biscayart.

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"Soit on est mort, soit on est vivant", dit-il au détour d’un débat agité. Vérité de La Palisse qui sonne ici comme un appel à la mobilisation. Il faut choisir son camp. Robin Campillo a choisi le sien : il montre les vivants. Cent-vingt battements par minute, c’est le rythme cardiaque de ceux qui vivent vite parce qu’ils ne vivront pas longtemps. Les militants d’Act Up étaient beaux parce qu’ils étaient courageux. Bien que le courage fût, pour ces combattants de la première heure, un mot qu’ils préféraient laisser aux autres. À ceux qui restaient, à ceux qui écrivaient les nécrologies.

Parce qu’il s’inspire de faits réels, on pourrait croire que "120 battements par minute" est un documentaire déguisé en fiction. Il est davantage une œuvre sur le combat qu’une œuvre de combat. Il est la chronique intimiste des batailles livrées et des guerres perdues par une génération d’hommes et de femmes contraints de jouer les soldats. Un film politique donc sur le pouvoir du militantisme. Sur ceux qui sonnaient le tocsin à une période où on ne parlait pas encore de lanceurs d’alerte.

– Article initialement publié sur le site de France 24.

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