À l'occasion de la sortie au cinéma de "Valérian" par Luc Besson, on a rencontré les auteurs de la BD originelle, Christin et Mézières. Une bande dessinée de science-fiction qui a fini par inspirer toute la culture populaire jusqu'aux scientifiques.

Aujourd’hui en France, la bande dessinée a ses festivals, ses musées et son titre de neuvième art. Mais dans les années 1970, lorsque Pierre Christin et Jean-Claude Mézières ont commencé à coucher sur papier les aventures des agents spatio-temporels Valérian et Laureline, la considération était tout autre. Surtout lorsqu’on décidait de raconter des histoires de science-fiction.

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Tous les deux nés en 1938, à une époque où le poste de télévision était loin d’être légion dans tous les foyers de France, Christin et Mézières ont vite trouvé dans la bande dessinée "la télévision de [leur] jeunesse". "Ça a été une formidable fenêtre vers l’imaginaire, l’invention, l’humour, l’aventure", se souvient Jean-Claude Mézières, 78 ans, que nous avons rencontré aux côtés de son camarade de toujours dans une loge de la Cité du cinéma, quelques étages au-dessus des studios où Luc Besson a tourné l’intégralité de son "Valérian" sur fond bleu.

Un art détesté à la naissance de Valérian

Pourtant lorsque les trentenaires de l’époque commencent à multiplier les projets de bande dessinée, leurs envies et idées ne sont pas forcément bien reçues. "Dans les années 1970, la bande dessinée était un art détesté des journalistes, des professeurs de dessin. Je sortais d’une école d’art et mes profs me disaient : 'C’est pas possible de faire des bêtises pareilles pour des débiles mentaux'", raconte Mézières. Christin, alors professeur d’université en France puis aux États-Unis, choisit de publier sous un pseudo. Pour le style certes, mais aussi pour que ses collègues ne soient pas au courant de ses activités "secrètes" et "mal vues".

"Mes profs de dessin me disaient : 'C’est pas possible de faire des bêtises pareilles pour des débiles mentaux'"

Si les héros de BD belges "Lucky Luke" et "Spirou" connaissent déjà une petite popularité depuis la fin de la guerre, le genre de la science-fiction n’a pas droit aux mêmes honneurs. Aux États-Unis, 1970 marque certes la première édition de la convention Comic Con de San Diego – depuis devenue la Mecque de la pop culture – mais les pulp magazines qui publient les histoires illustrées de SF ou de western sont toujours vendus à côté du rayon porno dans les kiosques. En France, il existe bien une école de science-fiction, plus écrite qu’imagée, mais "c’était du second rayon. On n’en parlait pratiquement jamais, ça ne faisait pas du tout partie du monde culturel", décrit Pierre Christin.

Le 9 novembre 1967, le magazine Pilote, fondé entre autres par René Goscinny et Albert Uderzo, publie malgré tout les premières planches de la bande dessinée "Les Mauvais Rêves", surtitrée "Valérian, agent spatio-temporel", née de l’imagination du duo Christin et Mezières. Suivront 22 albums jusqu’en 2010 et un hors-série édité en 2013. En tout, 5 millions d’exemplaires de "Valérian" ont été vendus à ce jour à travers le monde.

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Les similitudes non assumées de "Star Wars"

50 ans plus tard, les "bêtises pour débiles mentaux" de Christin et Mezières sont qualifiées de "classique du neuvième art et de chef-d’œuvre de la science-fiction" par Stan Barets, libraire et spécialiste français de la SF, qui signait l’introduction de "L’Intégrale Volume 1" de "Valérian et Laureline" publiée chez Dargaud. Un "chef-d’œuvre" qui en a inspiré beaucoup d’autres parmi lesquels "Independance Day", "Le Cinquième élément" ou surtout "Star Wars".

À la sortie de la projection du tout premier "Star Wars" de George Lucas en 1977, Jean-Claude Mezières aurait lâché un "merde, on dirait du Valérian". Le Millenium Falcon aux airs d’Astroship XB982, la tenue de prisonnière de princesse Leia semblable aux sous-vêtements métalliques de Laureline, Han Solo piégé dans un bloc de carbonite comme Valérian avant lui ou encore Watto en cousin germain des Shingouz… Les exemples se suivent et se ressemblent, comme l’ont répertorié le twittos TheShrillest et d'autres.

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"Ça ne veut pas forcément dire que George Lucas a pillé, mais on ne crée pas de rien..."

Mais si George Lucas a souvent parlé de ses inspirations issues de "Flash Gordon", jamais il n’évoquera "Valérian". "Les parallèles avec Star Wars ? Quand on lit 'Valérian', ça devient évident. Il y a beaucoup de choses qui sont des références visuelles assez fortes", commente le Français Éric Gandois, qui a dessiné les 2 500 vignettes du storyboard de "Valérian" pour Luc Besson, "ça ne veut pas forcément dire que George Lucas a pillé. Mais on ne crée pas de rien : ça peut-être des designers qui ont bossé sur les idées du film, des inspirations dont parfois on ne sait plus trop d’où elles viennent, etc."

Si certains rapportent avoir vu de leurs yeux des albums de "Valérian" dans les bibliothèques des équipes de George Lucas – "les artistes américains qui bossent sur les effets spéciaux de George Lucas s’abreuvent à cette source franco-française. C’est le potager graphique de Hollywood", assure le spécialiste Olivier Delcroix à Slate –, on pourrait aussi se contenter de penser que le genre du "space opera" entraîne forcément des idées qui circulent et des similitudes. C’est comme cela que ça fonctionne dans toute la culture populaire.

Pour en avoir le cœur net, Jean-Claude Mézières a écrit un jour une lettre à George Lucas, restée sans réponse. En 1973, le dessinateur glisse une pique à cette histoire dans une vignette publiée dans Pilote. Princesse Leia et Han Solo sont installés dans un bar à la même table que Laureline et Valérian : "Comme c’est amusant de nous rencontrer ici", lance l'Américaine, et l'héroïne de Christin et Mézières de répondre : "Oh nous sommes des habitués de cette boîte depuis longtemps."

"Les bons élèves aiment bien que les cancres copient sur eux, ça les conforte dans leur statut de bon élève"

Qu’on se le dise, 50 ans plus tard, l’artiste n’apprécie toujours pas qu’on vienne lui "repomper [ses] astronefs et [ses dessins]" : "Ce qui compte pour moi dans le graphisme, c’est l’invention, la créativité. Alors si t’as pas d’imagination, raconte plutôt des histoires de pilotes de course ou de chasseurs, là tu auras toutes les photos que tu voudras [pour t’inspirer]". Pierre Christin, lui, est plus taquin : "J’aime bien qu’on me copie, je trouve ça flatteur. Les bons élèves aiment bien que les cancres copient sur eux, ça les conforte dans leur statut de bon élève". "Ça c’est parce que t’es pas dessinateur !", lui rétorque Mézières.

L'ôde de Luc Besson

Il aura fallu attendre 2017 pour que "Valérian et Laureline", renommé "Valérian et la cité de mille planètes", ait droit à une vraie adaptation officielle. Cette fois, pas de similitudes hasardeuses ou d’inspiration non avouée, le film de Luc Besson est une déclaration d’amour à l’œuvre de Christin et Mézières. Un projet cher au réalisateur français depuis l’âge de 10 ans, lorsqu’il tombe amoureux de Laureline devant les planches du magazine Pilote déniché chez un marchand de journaux. Et si Luc Besson a mis autant de temps à adapter l’histoire au cinéma, c’est parce qu’il attendait patiemment que les technologies d’effets spéciaux soient suffisamment avancées pour "reconstituer tous ces univers et toutes ces créatures" imaginées par les deux auteurs depuis la fin des années 1960.

S’il fallait bien sûr réussir à se détacher de la bande dessinée pour en faire un film live, Luc Besson a tenu à "retranscrire des cases de la BD telles quelles dans le film", raconte le storyboarder Éric Gandois, qui a aussi travaillé un partir d’un "carnet avec plein de croquis très simples et schématiques" qu’avait griffonnés le réalisateur au fil des années. Au fil de sa création, Luc Besson n’a jamais oublié les auteurs originaux : il a fait lire le scénario à Christin et Mézières, les a invités à plusieurs reprises dans les studios de tournage de la Cité du cinéma avant de leur organiser une projection secrète.

Et si les deux septuagénaires sont plus qu’amusés de voir tous leurs personnages et leurs décors prendre vie dans une superproduction à 197 millions d’euros – le plus gros budget de l’histoire du cinéma français –, ils sont encore plus animés lorsque leur histoire imaginaire quitte la fiction pour rejoindre la vraie réalité : celle des scientifiques.

La science-fiction devient science tout court

"Les conneries qu’on a pu raconter en science-fiction, ils y travaillent sérieusement maintenant", sourit Jean-Claude Mézières. "Que des scientifiques s’intéressent à notre travail, ça me touche parce qu’il y a un côté cohésion entre l’imaginaire et la réalité", poursuit Pierre Christin. Ainsi, le voyage dans l’espace-temps, une "couillonnade" des auteurs, fait aujourd’hui l’objet de recherches : "Des scientifiques nous ont dit que pour le moment ils n’avaient pas trouvé la formule mathématique, mais que ça ne veut pas du tout dire que c’est impossible."

"La découverte des expoplanètes, c'est la base du récit de Valérian"

Autre exemple flagrant de cette cohésion : la découverte des exoplanètes par des scientifiques alors que ces "autres mondes" de l’univers sont la base même du récit de "Valérian", et du scénario écrit par Luc Besson pour ce film. "Je faisais un jour un reportage pour la Revue XXI à l’observatoire d’astrophysique de l’Atacama, dans la cordillère des Andes. Et je suis arrivé là par le plus grand des hasards la semaine où on a découvert la première exoplanète potentiellement habitable. Être aux côtés de ces scientifiques, c’était émouvant pour moi parce qu’on s’apercevait qu’on s’intéressait aux mêmes choses", se souvient Pierre Christin.

En 1982, l’auteur américain de BD Will Eisner écrivait déjà au sujet de "Valérian" : "Les Français ont poussé le niveau intellectuel vers de nouveaux horizons. C’est à partir de là, je le crois profondément, qu’on se dirige vers une nouvelle orientation. C’est le futur de l’art de la bande dessinée".

35 ans plus tard, l’œuvre de Christin et Mézières continue d’infuser, plus loin que la bande dessinée, dans tous les domaines de la science – fictive ou bien réelle. Et le nombre relatif d’entrées au box-office ou la chute des actions d’EuropaCorp en bourse ne changeront rien à ça.

– Montage vidéo : Lhadi Messaouden.

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