Dans l’imaginaire collectif, le rap est par essence une musique d’hommes, qu’ils utilisent comme relais de leur domination sur les femmes. Pourtant, la réalité ne ressemble pas tout à fait à cela. Alors d’où vient cette représentation biaisée ?

Loin de nous l’idée d’embellir le tableau. Les hommes sont clairement majoritaires dans le rap game : en France, moins de 5 % des d’albums de rap qui sortent sont signés par des femmes, et seules deux d’entre elles, Diam’s et Keny Arkana, ont atteint le nombre de ventes d’un disque d’or depuis les années 90, relate la sociologue Marie Sonnette lors d’une conférence sur le rap et les genres organisée dans le cadre du festival Paris Hip Hop. À titre de comparaison, rien qu’en 2016, neuf rappeurs ont obtenu cette certification pour leur album.

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Et, inutile de les énumérer encore une fois, les exemples de paroles sexistes sont très nombreux. Le problème, c’est que cela conduit souvent au raccourci fatal : hommes + machisme = rap. Or le rap, ce n’est pas que ça. Pourquoi le rap au féminin, et ses exemples d’émancipation, sont-ils moins nombreux et surtout moins visibles ?

Raccourcis et manque de visibilité dans les médias

Lorsqu’on entend parler du rap dans les médias mainstream, c’est rarement pour la beauté de l’art, la qualité du flow d’un artiste ou la justesse de ses textes. Plutôt pour les clashs entre Kaaris et Booba, et les affaires judiciaires d’Orelsan ou de Fianso. "Je ne crois pas qu’on ait entendu dire dans une rédaction : 'Parle juste du slip de Roman Polanski, pas de ses films, alors même que le mec a été accusé de viol'", s’insurge Eloïse Bouton, journaliste et fondatrice du site Madame Rap.

"Dire que le rap est une musique sexiste, c’est du racisme"

Sans nier le sexisme qui sévit dans le milieu, il s’agirait d’être plus représentatif. On a quand même largement moins entendu parler dans la presse des sublimes textes "Une femme seule" d’IAM, "Combat de femme" de Médine ou "Svetlana et Maïakovski" de Georgio qui rendent hommage aux femmes. Or, eux aussi font le rap d’aujourd’hui. "Dire que le rap est une musique sexiste, c’est du racisme. Le hip hop est par nature inclusif et pluriel. Et c’est franchement dommage de réduire un art à ça", poursuit Eloïse Bouton.

Là où le bât blesse, c’est que le rap semble être parmi les seuls genres musicaux à subir ce procès-là. Surtout lorsque les exemples de paroles machistes dans la chanson populaire sont tout aussi nombreux. Rappelez-vous que John Lennon disait "j’étais cruel envers ma femme, je la frappais et je la gardais loin des choses qu’elle aimait" dans "Getting Better", quand Michel Sardou chantait "j’ai envie de violer des femmes" dans "Les villes de grandes solitudes". Une misogynie peut-être moins brute et frontale que dans le rap, mais pourtant bien présente et largement acceptée.

En surlignant les grains de sable de la machine hip hop, les médias mainstream participent ainsi au renforcement de l’image sexiste (et donc biaisée) du rap tout en invisibilisant les femmes de ce mouvement. 

L'autocensure des femmes

Et des femmes, il n’y en a déjà pas beaucoup. La programmation de la closing du Paris Hip Hop Festival, qui organisait pourtant ce débat sur la place des femmes dans le rap, en est la preuve : sur la quinzaine de noms annoncés, on a repéré qu’une seule rappeuse. Et c’est pareil dans les autres festivals, sur les ondes des radios, dans les labels… Un constat qui pourrait avant tout s’expliquer par l’autocensure des femmes. Comme dans de nombreux autres domaines de la vie – les sciences, les nouvelles technologies, la politique et tant d’autres – les femmes s’interdisent certains métiers ou postes parce qu’elles pensent qu’elles n’y seront pas à leur place ou qu’elles ne seront pas suffisamment compétentes.

"Les jeunes rappeuses ont très peu de rôles modèles féminins"

Une autocensure amplifiée par le fait que les jeunes rappeuses qui voudraient se lancer ont très peu de "rôles modèles", ou de modèles de référence, à qui s’identifier. En France en tout cas. Il faut dire que dans les années 90, la plupart des rappeuses qui émergeaient ont été poussées par leurs labels à faire du rnb plutôt que du rap, participant à rendre invisible un genre. Aux États-Unis, les modèles sont certes plus nombreux, mais ils sont aussi parfois plus caricaturaux. Quand Nicki Minaj a choisi de jouer à fond la carte de l’hypersexualisation pour en faire une arme, Missy Elliott s’est emparée, surtout au début de sa carrière, des codes très virils de ses pairs masculins.

"Il faut qu’on sente qu’on est des chiennes mais qu’on est dans la morale"

Dans ce contexte compliqué, des jeunes Françaises tentent de trouver leur place dans le rap game. "On est tellement dans un business où il faut avoir des couilles pour y aller – mais aussi des seins et de la gueule mais pas trop –, qu’on sente qu’on est des chiennes mais qu’on est dans la morale. L’exercice est très difficile et n’est demandé qu’aux femmes", détaillait la rappeuse LaGo de Feu aux Inrocks.

Entre appropriation des codes masculins et subversion à la domination des hommes, la Lyonnaise Chilla sortait par exemple au printemps dernier le morceau "Sale Chienne" : un titre "libérateur en forme de réponse au sexisme et à la misogynie qui envahissent les réseaux, les médias, le rap bien évidemment", expliquait-elle au magazine Elle. Et comme Chilla, Sianna, Shay, La Gale, LaGo de Feu et d’autres continuent de faire du rap un outil d’expression émancipateur. Il faudrait juste qu’on leur fasse un peu plus de place.

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