Une centaine de manuscrits d’Henry de Monfreid seront mis aux enchères, le 14 juin. Ce navigateur, contrebandier, écrivain et peintre a connu un succès littéraire certain grâce au récit de ses aventures africaines, entre exploration et illégalité.

Ce serait une erreur que de penser que les manuscrits d’Henry de Monfreid, qui seront mis aux enchères mercredi 14 juin par la maison Artcurial, sont de simples carnets. Il s’agit en fait de véritables spasmes de vie couchés sur papier par cet aventurier-contrebandier, peintre, photographe et écrivain français assez peu connu du grand public et mort en 1974, à 95 ans.

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Henry de Monfreid, né en 1879, a bourlingué le long des côtes de la Corne de l'Afrique pendant plus de quarante ans, entre 1911 et 1947. Les traits de ce personnage, dignes des plus passionnants romans d’aventure, sont bien éloignés du manichéisme habituel qu’affichent les héros de l’industrie cinématographique contemporaine.

"Une île sauvage"

Pour Henry de Monfreid, c’est "par une île sauvage" que tout commence, ainsi qu’il le raconte au micro de Jacques Chancel sur France Inter en 1969, alors qu’il a déjà 90 ans. Il dit alors son enfance façonnée "sur une presqu’île entourée par la mer et les étangs", près de Leucate, dans l’Aube, non loin de Perpignan, et ses premières années de vie passées dans une relative solitude, puisqu'il y était le seul de son âge. "J’ai eu comme amis les champignons qui poussaient dans la forêt, le vent qui sifflait dans les pinèdes, les crapauds dans les marécages, énumère-t-il, espiègle. J’ai fait communion avec la nature, tout gosse, et c’est ça qui m’a donné cette répugnance à vivre dans le troupeau."

 

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ArtCurial

 

Le "troupeau", c’est la populace, ses compatriotes français porteurs d’une civilisation occidentale qu’il fuira en 1911 après avoir échoué à s’y intégrer, en tant que colporteur, chauffeur de maître, contrôleur de lait, éleveur de volailles et finalement producteur de lait. Au large des rives de la mer Rouge et du Golfe d’Aden, il affichera un tout autre CV : il sera tour à tour pêcheur de perles, trafiquant d'armes, de haschich et de cocaïne.

"Je n’ai pas cherché l’aventure", lâchait-il pourtant sur France Inter, de sa voix éraillée par les ans. "Derrière les tribus yéménites, qui faisaient le commerce des armes, des esclaves, il y avait une civilisation magnifique et un pays impénétrable où personne n’était allé et où personne n’est encore allé, dans les coins que je connais. Eh bien je me suis mis en tête d’aller là-bas et de me faire accepter, de me faire respecter. Car il ne faut pas se faire d’illusions : ces indigènes nous méprisent et ils n’ont pas tort", assène-t-il.

Lui qui s’est tenu si longtemps éloigné de l’Hexagone, a mis entre la civilisation occidentale et lui ce filtre de l’aventurier, plus proche des pirates auprès de qui il vogue et à la religion desquels – l’islam – il se convertit, que de la famille du navigateur restée au port d’attache.

Un écart vers le fascisme

Le personnage Henry de Monfreid n’est pas tout rose non plus. Aux convoyages de drogue s’est ajoutée une tendance réactionnaire, voire fasciste : le flibustier soutiendra ouvertement Mussolini dans les années 1930. Lui que l’empereur éthiopien Hailé Sélassié avait tenté d’empoisonner quelques années plus tôt avant de l’expulser, louera avec force les talents de gestionnaires des Italiens en Éthiopie.

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Ce différend avec rien moins qu’un empereur s’ajoute à d’autres folles anecdotes de la vie de Monfreid : ainsi relate-t-il dans son premier roman et best-seller, "Les Secrets de la mer Rouge", une course-poursuite avec un navire douanier, au cours de laquelle il va jusqu’à couler son propre bateau pour embrouiller ses poursuivants, quitte à le renflouer ensuite grâce à des sacs de riz qui se gonflent d’eau salée. Il lui est également attribué le meurtre d’un homme, qui l’aurait mouillé dans un trafic de drogue.

Au cours de ces décennies de liberté, il change de nom et se baptise lui-même Add el Haï, "pour faire musulman, car il y a des pays où un chrétien ne peut pas aller", notamment le Yémen, qui lui est cher. Sur France Inter, encore, il jette un regard amusé sur son passé : "Tout ça m’a enthousiasmé alors j’ai pris des notes. Et aujourd’hui, je puise là-dedans, c’est une espèce de trésor dans lequel je peux ramasser un peu d’illusion." Et c’est une belle partie de ce trésor qui est mis aux enchères, cette semaine.

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