La sélection des films Netflix en compétition au Festival de Cannes n’a fait que remettre sur le tapis l’éternel problème de la chronologie des médias français et d’autres soucis de l’industrie cinématographique hexagonale.

Au Festival de Cannes 2017, l’industrie cinématographique française s’est pris une grosse cuite. De celle qui fait ressortir les plus vilains défauts de notre personnalité et nous fait dire des choses qu’on regrette parfois. À tel point que Thierry Frémaux, délégué général du festival, a fait promulguer un nouveau règlement anti Netflix dès 2018 et que le FNFC a remis en cause le statut d’œuvre cinématographique d’un film en fonction de la taille de l’écran sur lequel il est diffusé.

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Mais en fait, derrière la polémique, l’entrée de films "Okja" et "The Meyerowitz Stories" produits et/ou distribués par Netflix n’a fait que cristalliser des problèmes que traînent depuis longtemps les distributeurs et exploitants de l’industrie cinématographique française. Et de faire de Netflix leur victime expiatoire.

Un réseau puissant mais pas démocratisé

"En France, il y a un secteur de distribution et d’exploitation beaucoup plus fort qu’ailleurs en Europe", explique Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs et lui-même exploitant de salles, interviewé par Mashable FR. "Et quoiqu’en disent les dirigeants de Netflix, ils n’arriveront pas à casser le système de salles là où il a résisté, et notamment en France". Le parc hexagonal fait figure d’exception : en 2016, le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) recensait 2 044 cinémas pour 5 842 écrans et plus d’un million de fauteuils – des chiffres toujours en progression et plus élevés que nos voisins allemands, anglais ou italiens.

"Combien de territoires en France ne sont pas couverts et loin de toute salle de cinéma ?"

Et si aujourd’hui, ces acteurs-là ont "peur que Netflix leur prenne des parts de marché", il faudrait peut-être qu’ils reconnaissent par contre que la plateforme de SVOD (ou VàD en français, pour vidéo à la demande par abonnement) apporte le cinéma là où eux ne vont pas. "Combien de films ne passent jamais à travers le réseau de distribution et d’exploitation français ? Combien de territoires en France ne sont pas couverts et loin de tout ?", s’interroge Édouard Waintrop. "Il faudrait quand même qu’ils soient conscients de ce qui ne fonctionne pas, c’est-à-dire tous ces territoires qui ne sont pas irrigués par le cinéma. Et grâce à Internet, parfois on a des choses qu’on ne peut pas avoir lorsqu’il n’y a pas de salle à 100 km à la ronde."

Ainsi en 2003, la commission des affaires culturelles remettait un rapport sur l’évolution du secteur de l’exploitation cinématographique, soulignant la concentration géographique de l’offre. Les cinémas ont beau être nombreux, ils sont pour la plupart situés dans les zones urbaines. En tout seulement 4,5 % des communes françaises sont équipées d’une salle, et "seulement 2,9 % des communes de moins de 10 000 habitants, qui regroupent pourtant plus de la moitié de la population française, ont cette chance".

Depuis son arrivée en France le 15 septembre 2014, la plateforme Netflix permet à ses abonnés d’accéder à un large catalogue de films (en version originale, sous-titrés ou doublés) à la seule condition d’avoir une connexion Internet sur un smartphone, une tablette, un ordinateur, une télévision connectée ou encore une PlayStation, pour 8 euros par mois – soit l’équivalent d’une place de ciné.

La sacro-sainte chronologie des médias

Alors que le Festival annonçait l’entrée en compétition de Netflix, nombreux protagonistes à l’image de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF) et de la Fédération nationale des distributeurs de films (FNDF) s’insurgeaient de voir potentiellement un film récompensé d’une Palme d’or non accessible à tous les Français dans les salles de cinéma. Pourtant c’est eux même qui ont fixé la règle qui dissuade Netflix de sortir un film sur grand écran en France : on parle là de la chronologie des médias.

Pour comprendre ce principe, il faut remonter au début de l’été 2009. Près de 30 acteurs du paysage audiovisuel français (parmi lesquels le FNCF et le FNDF cités plus haut, mais aussi les groupes Canal+ ou M6) s’étaient alors mis d’accord pour réaménager la chronologie des médias et permettre à chacun de jouir d’une fenêtre d’exploitation en fonction notamment de son implication dans le financement du cinéma. Ainsi, à partir de la date d’exploitation en salle, un film devait attendre 4 mois avant de sortir en DVD, 12 mois avant d’être diffusé sur une chaîne de télévision payante de cinéma et 36 mois avant d’atterrir sur un service de vidéo à la demande par abonnement.

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CSA

Cette décision, arrêtée par le ministre de Culture et de la communication de l’époque Frédéric Mitterrand, n’a d’équivalent nulle part ailleurs dans le monde – ce qui explique d’ailleurs que la presse étrangère a beaucoup de mal à comprendre cette polémique franco-française qui agite le Festival (pourtant international) de Cannes. Aujourd’hui, force est de constater que cet accord n’est plus en adéquation avec les attentes des spectateurs et avec leurs modes de consommation. Et il entraîne parfois des situations un peu loufoques, comme lorsque Netflix rachetait les droits de diffusion du film "Divines" d’Houda Benyamina, auréolé du prix de la Caméra d’or à Cannes en 2016 : si cette production française est depuis disponible aux quelques 100 millions d’utilisateurs de la plateforme dans le monde, les abonnés français eux devront attendre 2019...

S’adapter aux nouveaux modes de consommation

Lorsque la réforme de la chronologie des médias a été faite il y a bientôt 10 ans, Netflix n’existait pas encore en France. Mais puisque dans les années à venir d’autres offres de SVOD risquent bien de s’imposer sur le marché, il serait peut-être temps de s’adapter. Quand le cinéma en réalité virtuelle se fait une place de plus en plus grande à Cannes, pourquoi le cinéma sur petit écran n’aurait pas droit au même accueil – alors même que Thierry Frémaux décrivait le Festival comme un "laboratoire qui s’intéresse aux nouveaux opérateurs" ?

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"Il ne faut pas juste interdire ou autoriser, il faut négocier"

"Il faut accompagner le mouvement et l’orienter peut-être différemment au fur et à mesure, mais pas se précipiter dans des points de vue totalement arrêtés", déplore Édouard Waintrop, "c’est très français dans l’esprit d’interdire et d’autoriser alors qu’il faudrait parfois négocier et trouver un compromis". Si le délégué général de la Quinzaine des réalisateurs ne "ressent le cinéma qu’avec du public" et souhaite bien-sûr qu’on fasse attention à "préserver les salles et les distributeurs", il aimerait pourtant que le monde du cinéma ait une vision moins bornée "qui englobe un peu plus les réalités".

Les chiffres ne trompent pas : les habitudes de consommation du public sont bien en train de changer. D’après le bilan 2016 du CNC, le marché de la vidéo à la demande par abonnement sur lequel naviguent Netflix, mais aussi Orange, CanalPlay ou Amazon Prime Video a nouveau fait un bond de 32 % par rapport à l’année précédente, où il avait littéralement explosé de 182 %. Et aujourd’hui plus de 37 % des internautes déclarent avoir déjà payé pour des programmes en SVOD.

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Bilan 2016 du CNC

Pourtant pas sûr qu’on soit proche d’une révolution de la chronologie des médias ou de toute autre réglementation plus en adéquation avec ces nouvelles pratiques. Cela fait des années que le CNC organise des négociations entre les différents acteurs de l’audiovisuel et du numérique pour une réforme de la chronologie des médias. En vain. En 2014, Canal+ avait mis son veto en attendant la signature d’un accord lui garantissant l’exclusivité sur des films préfinancés. À l’été 2015, les discussions avaient repris, avant d’achopper deux ans plus tard, en avril 2017, comme l’avait révélé Électron libre : "Confronté à un désaccord global, le CNC en tire un constat d'échec et ferme le processus de réforme de la chronologie des médias."

Reste à voir si le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron, et plus précisément la nouvelle ministre de la Culture et de la communication Françoise Nyssen, décident de prendre à bras le corps cette réforme oh combien épineuse.

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