Aux États-Unis, les violences policières contre les Afro-américains se multiplient, dégradant encore un peu plus le climat social du pays. La pop culture, avec Beyoncé pour figure de proue, reflète cette actualité et redessine l'American dream.

Le 20 avril 2015, le prestigieux magazine Time barrait sa une d’un immense "Black Lives Matter" en lettres blanches sur fond noir. Cette couverture fait suite à la mort de Walter Scott, un Noir-américain de 50 ans tué par un policier de North Charleston alors qu’il s’enfuyait, désarmé et le dos tourné. Si le mouvement militant Black Lives Matter est actif depuis 2013 aux États-Unis, cette une de l'hebdomadaire marque un tournant : les médias se mettent à en parler, et les artistes commencent à s’emparer de cette actualité brûlante.

VOIR AUSSI : Comment Beyoncé et Alicia Keys ont fait prendre un tournant engagé aux MTV VMAs 2016

Il faut dire que le climat social se degrade depuis des années aux États-Unis. Le 26 février 2012, Trayvon Martin est abattu d’une balle dans l’abdomen. L’adolescent de 17 ans, vêtu d’un hoodie sombre, était parti acheter un paquet de bonbons à l’épicerie du coin quand George Zimmerman, autoproclamé vigile du quartier de Sanford en Floride, le trouve "louche" et lui tire dessus. Le premier d’une longue série de meurtres de Noirs-américains, tous morts des suites de brutalités et de bavures pour la plupart policières.

La liste des victimes s'allonge

Jonathan Ferrell, 24 ans, meurt sous la dizaine de tirs d’un policier à Charlotte, le 14 septembre 2013, alors qu’il cherchait de l’aide après avoir eu un accident de voiture. Eric Garner, 44 ans, décède par strangulation après une arrestation policière musclée le 17 juillet 2014 à New York. Michael Brown, 18 ans, est tué le 9 août de la même année de six balles tirées par un policier de Ferguson. Les manifestations pacifiques puis violentes de Ferguson feront sortir Barack Obama du silence mais n’empêcheront pas la liste des victimes de s’allonger des noms de John Crawford, Ezell Ford, Laquan McDonald, Akai Gurley, Tamir Rice, Eric Harris, Walter Scott, Freddie Gray, Sandra Bland – qui s’est suicidée en prison après une arrestation violente lors d’un contrôle routier –, Samuel DuBose, Alton Sterling, Philando Castile. Jusqu’à la mort de Keith Scott, 43 ans, tué de quatre balles dans le dos par des policiers à Charlotte le 20 septembre 2016.

"La frustration engendre la rébellion politique et artistique"

Ce contexte social très lourd infuse peu à peu la pop culture. "Notre climat social est plus polarisé que jamais. Je n’ai pas vécu pendant les années 1960, mais c’est la seule autre époque dans l’histoire des États-Unis qui était, je crois, aussi agitée qu’aujourd’hui. Et la frustation engendre autant la rébellion politique qu’artistique", estime à Mashable FR Rebecca Sun, journaliste culture au Hollywood Reporter. Certes, en 1968 déjà, James Brown chantait "Say it loud, I’m black and I’m proud" en plein mouvement pour les droits civiques. Mais en 2015 et 2016, les exemples s’accumulent à un rythme plus élevé que jamais. On a beaucoup parlé du clip "Formation" de Beyoncé dans lequel apparaît un jeune sosie de Trayvon Martin devant une rangée de policiers, suivi d’une prestation au Super Bowl faisant une référence claire aux Black Panthers devant 115 millions de téléspectateurs en février 2016. Pourtant Beyoncé est loin d’être la seule à s'engager.

Le 30 juin 2015, le sublime clip "Alright" de Kendrick Lamar issu de l’album "To Pimp a butterfly" devient l’hymne non-officiel du mouvement Black Lives Matter. Moins d’un an plus tard, le rappeur américain originaire de Compton chante les mains enchaînées sur la scène des Grammy Awards. Alicia Keys, elle, collabore avec le média Mic pour produire la vidéo "23 façons de mourir si vous êtes Noirs aux États-Unis" avant de prononcer un discours engagé à la cérémonie des MTV VMA 2016. Quant à Solange Knowles, la soeur de Beyoncé, elle chante sa colère dans l'album "A Seat at the table" sorti le 30 septembre dernier.

Outre la musique, les séries télé aussi font écho aux violences policières contre les Afro-américains. Cookie, grande gueule de la série "Empire" interprétée par Taraji P. Henson, donne le ton de la saison 2 de la série de la Fox avec un discours sur l’incarcération abusive des Noirs : "Pendant combien de temps encore vont-ils nous traiter comme des animaux ? Le système correctionnel américain se construit sur le dos de nos frères, de nos pères et de nos fils." Les séries "Black-ish" de ABC et "Orange is the new black" de Netflix évoquent, respectivement, les violences policières et celles pénitentiaires. Un parti pris aussi affiché par Dan Glover (du vrai nom du rappeur Childish Gambino) qui signe la comédie touchante et engagée "Atlanta", diffusée depuis la rentrée sur FX.

Sans oublier le discours contre le racisme – largement relayé dans les médias – de Jesse Williams, acteur phare de la série "Grey’s Anatomy" et producteur du documentaire "Stay Woke : The Black Lives Matter Movement". Au micro des BET Awards, sur MTV toujours, il déclare : "Nous avons étudié les chiffres et nous savons qu’en cas d’altercation, la police arrive toujours, d’une manière ou d’une autre, à désamorcer le conflit, à désarmer, et à ne pas tuer de Blancs. Alors ce qui va se passer, c’est que nous allons avoir des droits égaux et la justice dans notre propre pays, ou nous allons redéfinir son rôle et le nôtre."

infog-mash-black_lives_matter.png

Réseaux sociaux et liberté d'expression

Si la critique et l'engagement ont toujours existé dans la culture populaire, il y a par contre eu "un changement significatif dans l’accès" à ces théories et ces discours, analyse Kinitra Brooks, maître de conférences à l’université de San Antonio au Texas. Elle y a notamment créé un cours intitulé "Femmes noires, Beyoncé et culture populaire". "L’habileté à la critique a progressé grâce au nombre croissant d’étudiants instruits à travers le système universitaire ou d’autres modes d’éducation. Et l’accès a aussi progressé grâce aux réseaux sociaux, et grâce aux gens qui ont exprimé publiquement leurs opinions sur Twitter, Facebook ou Tumblr", détaille Kinitra Brooks à Mashable FR.

"On a tellement de plateformes pour accéder à l’information, s'exprimer et débattre qu'il est de sens commun que si tu n’es pas conscient des échecs de notre système et si tu ne fais rien pour les contrer, alors tu en es complice", souligne la journaliste Rebecca Sun. Aujourd’hui, Kim Kardashian n’hésite donc pas à publier un long essai intitulé #BLACKLIVESMATTER sur son site internet, et les textes militants de Bell Hooks côtoient les refrains de Beyoncé sur Genius, le site populaire de décryptage des paroles de chansons. De quoi toucher des millions d’internautes.

"Le succès du hip hop a eu un effet libérateur sur les messages passés"

Cette multiplication des prises de positions de célébrités peut aussi s’expliquer par "l’effet libérateur du succès du hip hop", avance Richard Mémeteau, auteur du livre "Pop culture, réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités" aux éditions La Découverte. Ce professeur de philosophie cite les propos du rappeur Gorilla Zoe : "La culture hip hop, c’est de la pop. Si quelqu’un arrive avec un nouveau mot, ça sortira du quartier, et le jour d’après quelqu’un qui habite à Beverly Hills dira le même mot (…) Aujourd’hui, on voit immédiatement l’impact de notre culture. Le hip hop influence 80 à 90 % de l’industrie musicale et du divertissement." Pour Richard Mémeteau, "le succès du hip hop a eu un effet libérateur sur le plan esthétique, mais aussi sur le plan des messages passés".

Un succès politique

"Le succès des stars noires est politique. C’est devenu politique pour Beyoncé ou Childish Gambino de ne plus parler du ghetto mais de lutter contre l’appropriation culturelle, de montrer la vie au-delà des clichés, d’être soi-même, de se réaliser en tant que Noir", rend compte le professeur de philosophie à Mashable FR. Kinitra Brooks rappelle ainsi que l’album engagé "Lemonade" de Beyoncé n’est pas un tournant dans sa carrière ni un changement d’opinion : "Pourquoi ne pas parler de cet album comme de l’expression de sa liberté gagnée après des années d’un long travail entamé dès l’âge de 15 ans ?"

VOIR AUSSI : Beyoncé n’est pas un robot sans cœur, la preuve par "Lemonade"

Lors d’un concert auquel elle a assisté à la Nouvelle-Orléans, la professeure d’université a été marquée par la diffusion sur grand écran d’un extrait vidéo de la jeune Beyoncé adolescente, excitée à l’idée de pouvoir réaliser son rêve de devenir une artiste. "Je crois que ce moment particulier souligne l’hyper-conscience de Beyoncé sur son évolution, sur sa liberté durement acquise qui lui permet aujourd’hui de célébrer sa féminité noire et celles des autres femmes", décrypte pour Mashable FR Kinitra Brooks. Et d’ajouter que "malgré son investissement justifié, elle a reçu d’incroyables et violentes réactions à l’idée qu’elle puisse vouloir être enfin elle-même et en accord avec son identité à ce moment de sa vie".

Quelques jours après son show au Super Bowl, une manifestation anti-Beyoncé avait ainsi été organisée devant le siège de NFL et l’ancien maire de New York Rudy Giuliani avait déclaré à Fox News qu’il trouvait "scandaleux" de la part de la star de se servir de cet événement pour "s’attaquer aux officiers de police".

Encore faut-il que des artistes de couleur atteignent les hautes sphères d’Hollywood et de l’industrie musicale. "La télévision est un média bien plus contrôlé que la musique", analyse Rebecca Sun, "alors avant de voir arriver à l’antenne des séries soucieuses de la diversité comme ‘Black-ish’ et ‘Atlanta’, il a fallu qu’il se passe beaucoup de choses. La télévision est une industrie de masse qui implique que plusieurs personnes à plusieurs niveaux croient en l’importance d’une histoire à raconter", du créateur original aux dirigeants d’une chaîne assoiffés d’audience et d’argent, en passant par des acteurs, des scénaristes et des producteurs. Et forcément, cela aide s’il y a des gens de couleurs dans cette industrie, "ce qui a pris du temps à arriver".

La mort du rêve américain ?

Jusqu’à présent les stars prônaient le rêve américain comme Will Smith dans le film "À la recherche du bonheur" ou Jay Z et Alicia Keys dans "Empire State of Mind" ("New York, une jungle de béton où les rêves se forment. Il n'y a rien que tu ne puisses faire maintenant que tu es à New York", chantaient-ils). Mais la pop culture en a assez d’être le porte-drapeau d’une réalité polissée et dépassée. "On n’en est pas non plus à l’American nightmare (le ‘cauchemar américain’, ndlr)", tempère Richard Mémeteau, "les stars ne détestent pas les Américains ou l’Amérique, mais l’inclusivité (le fait d'impliquer tous les individus, sans discrimination, ndlr) est plus importante". Plus importante peut-être, mais pas encore totale.

Si les exemples s’accumulent dans la pop culture, Kinitra Brooks refuse de dire que les industries musicale ou cinématographique "épousent la réalité des races". Surtout lorsque l’on voit les foudres que s’attirent les artistes qui s’expriment à ce sujet. "Si Beyoncé, aussi aimée, conventionnellement séduisante, riche et célèbre soit elle, déclenche autant de haine et de violence lorsqu’elle exprime sa vraie identité, où est-ce que ça nous mène, nous, les gens normaux ?"

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.