En Australie, cinq garçons jouent à "League of Legends" de manière professionnelle. Ils vivent dans le même appartement afin de coordonner leurs entraînements : une cohabitation pas toujours facile pour les jeunes e-sportifs.

Josh Carr-Hummerston s'est auto-proclamé "maman" de cinq garçons. Le jeune homme de 21 ans et ses "fils" vivent dans un appartement de la banlieue de Pyrmont, à Sydney, en Australie. Son balcon leur offre une belle vue sur le port, ses yachts de luxe et ses eaux scintillantes, mais le petit groupe a mieux à faire à l'intérieur.

VOIR AUSSI : La marche vers une "fédération française d'e-sport" est lancée

Josh est le coach des "Chiefs", une équipe de e-sport qui participe ce samedi 13 août à la finale du jeu "League of Legends", dans le cadre de la compétition Oceanic Pro League.

esport_1.jpg
Les "Chiefs" gagnent la finale du Split 1 à l'OPL 2016 organisé par Riot Games. De gauche à droite : Derek "Raydere" Trang, Brandon “Swip3rR” Holland, Simon “Swiffer” Papamarkos, Samuel “Spookz” Broadley & Bryce “Egym” Paule.

L'affrontement arrive au bon moment : le monde du gaming australien est en train de se professionnaliser à vitesse grand V. Et même si elle est encore loin d'être dotée de l'organisation bien rôdée des pays d'Asie du Nord ou des États-Unis, l'Australie commence enfin à donner sa légitimité à l'e-sport.

C'est la première fois que les "Chiefs" vivent et s'entraînent tous ensemble dans la même maison – une organisation très répandue dans d'autres pays. Étonnemment, s'il est propre et ordonné, l'intérieur est froid et impersonnel, d'autant que six personnes au total l'habitent depuis des mois. Seuls cinq ordinateurs avec double-écran, de larges et confortables fauteuils de bureau, un canapé, un tableau blanc et un écran géant constituent le mobilier du salon. Sur le comptoir trône un gros pot de protéines, tandis qu'un placard est rempli à lui-seul de canettes de Redbull. Si ces garçons manquent de quelque chose, ce n'est certainement pas d'énergie.

Coloc de coéquipiers

Pour la plupart d'entre eux, il s'agit d'une première expérience de vie hors du cocon familial douillet. "Vivre avec ses amis, c'est vraiment quelque chose de spécial", confie Bryce "EGym" Paule à Mashable Australia. "On se côtoie littéralement 24 heures sur 24, on dort dans les mêmes chambres. On finit forcément un peu par se taper sur les nerfs". Effectivement, le couchage commun implique un niveau d'intimité élevé : ils doivent se partager une chambre à trois, et une à deux.

Néanmoins, l'équipe avoue apprécier le côté pratique de cette colocation, eux qui étaient auparavant dispersés entre Sydney, Melbourne et Canberra. À cette période, la coordination des sessions d'entraînement n'était pas aisée.

esport_2.jpg
Mashable

Contrairement à ceux des autres "sportifs", leur agendas ne fait aucune mention de séances de cardio ou de visite à la salle de gym. Mais l'entraînement n'en est pas moins ardu. L'équipe joue chaque jour, pendant des heures, contre d'autres équipes (des séances appelées des "scrims", abréviation de "scrimmages" – matchs amicaux). "Nous avons deux créneaux horaires : un entraînement 14 h à 18 h, puis de 19 h ou 20 h à 23 h, après une pause repas", explique Bryce.

Heureusement, toute la journée n'est pas planifiée. Chacun se réveille à son rythme – comprendre tard dans la matinée – et jouent souvent à quelques jeux en solo avant de commencer l'entraînement commun. "Quand j'étais chez moi, j'avais le même rythme. C'est épuisant", confie Bryce. "Il y a des journées où l'on est mauvais, où l'on fait un mauvais entraînement. Vous savez, c'est dur de se faire éliminer, d'aller dîner, et de revenir se faire éliminer encore et encore."

esport_3.jpg
Simon “Swiffer” Papamarkos.
Andrew Lin

À seulement 21 ans, Josh Carr-Hummerston est déjà la figure d'autorité du groupe. Lui aussi vient de quitter ses parents, mais il est vite devenu le régisseur (et cuisiner) officiel de la petite équipe. "Je suis le seul à gueuler des trucs du genre : 'Faites la vaisselle !'", explique-t-il. "Il remplit bien ce rôle, ça lui va bien", ajoute Bryce. Il a beau décrire son répertoire culinaire comme "sain et ennuyeux" – beaucoup de poulet et de riz –, Josh fait des pizzas maison chaque soir de grand jeu, une tradition très appréciée par les membres de la team.

E-sport pour toujours

Malgré leur amour du jeu, les "Chiefs" sont bien conscients que leur carrière pro ne pourra pas durer éternellement. "On est déjà vieux en comparaison des joueurs de notre discipline, et on a seulement 22 ans", explique Bryce. Pour lui, cet âge avancé s'explique par l'envol de l'e-sport en Australie : "Dans les petites régions, ils ont une base de joueurs plus jeunes, parce qu'ils sont moins nombreux et que le système est moins structuré, moins légitimé", ajoute-t-il. "En vieillissant, ils se disent souvent : 'Je dois finir mes études et trouver un job !' et ils quittent le milieu."

Leur rêve à tous les cinq : jouer à l'étranger. Mais pour cela, il faut être sélectionné dans une ligue étrangère.

Les choses évoluent au niveau local. Riot Games, le développeur de "League of Legends", a créé en 2015 la ligue officielle australienne qui permet aux joueurs de jouer à temps plein. "Je vis dans une maison dédiée, et je joue à 'League of Legends' toute la journée, alors non, ça ne me dérange pas de dire haut et fort 'Je suis joueur professionnel à 'League of Legends'' !", plaisante Bryce.

La plupart des joueurs du groupe ont interrompu leurs études ou sont fraîchement diplômés, mais gagnent un peu d'argent grâce au jeu. Ils reçoivent, entre autre, un financement de la part de Riot Games. "Cette année, pour chaque partie, chaque joueur a touché 300 dollars australiens (environ 200 euros), les managers 100 dollars (70 euros). Les équipes reçoivent 5 000 dollars (3 400 euros) par "split" (compétition saisonnière), et le grand prix annuel est de 64 000 dollars (44 000 euros)", explique à Mashable Australia un représentant de Riot Games.

esport_4.jpg
Les "Chiefs" gagnent la finale du Split 1 à l'OPL 2016, dans les locaux de Riot Games.
Andrew Lin

L'équipe des "Chiefs" est la propriété de Frank Li, qui rémunère aussi les joueurs : ils disposent d'un salaire hebdomadaire de 400 dollars. L'homme explique aussi à Mashable Australie qu'il paie le loyer de l'appartement, les courses alimentaires, et les vols pour que chaque joueur puisse rendre visite à sa famille une fois par mois.

Ils ont même un peu de notoriété. Pas de groupies à proprement parler – "on aimerait bien en avoir" – mais l'autre jour, quelqu'un les a reconnus alors qu'ils portaient leur pull d'équipe. Sam "Spookz" Broadley, 22 ans et qui se dit "marié au jeu", explique qu'un seul de ses coéquipiers a réussi à maintenir une relation amoureuse pendant l'entraînement. C'est Brandon "Swip3R" Holland, 22 ans, qui avoue ne pas avoir vu sa copine depuis trois semaines.

Plafond de verre

D'après les "Chiefs", l'équipe est ralentie par la taille relativement réduite de la ligue australienne. Pour s'entraîner, ils ne peuvent jouer que contre d'autres équipes. Or la compétition commence à manquer, au fur et à mesure qu'ils s'améliorent et que la saison avance. "Ça nous paraît difficile de nous dépasser alors qu'on traîne déjà tous les autres derrière nous", explique Josh. "On ne peut pas jouer contre de meilleures équipes."

esport_5.jpg
Brandon “Swip3rR” Holland dans l'appartement des "Chiefs".
Mashable

Ils rêvent aussi des privilèges auxquels certaines équipes étrangères ont droit, comme un psychologue sportif. "Certaines des équipes [d'Amérique du Nord] ont vraiment créé un environnement idéal pour leurs équipes, ils s'assurent que l'entraînement se fait à un tout autre niveau", détaille Sam. En l'absence d'une meilleure supervision, les coéquipiers doivent gérer eux-mêmes les problèmes qui peuvent survenir. "On s'engueule beaucoup", ajoute Sam. "La mayonnaise peut vite monter à certains moments."

En plus de monter au sommet de la ligue, les "Chiefs" doivent aussi gagner le défi du vivre-ensemble. Josh souligne que "cette nuit, quelqu'un a déclenché l'alarme incendie à 1 heure du matin". Sam finit par avouer qu'il a oublié de mettre en marche la hotte aspirante, et Brandon a fait brûler ses œufs.

Comme quoi, ce n'est pas parce qu'on est e-sportif professionnel qu'on peut se priver se savoir se servir d'une poêle à frire.

– Adapté par Charlotte Viguié. Retrouvez la version originale sur Mashable.

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.