Télécharger un film illégalement sur Internet constitue une infraction. Ça, tout le monde est à peu près au courant. Mais qu’en est-il d’un film morcelé en 569 GIFs ?

Jean-Baptiste Le Divelec, un jeune créatif digital français travaillant en Chine, a décidé de mettre les pieds dans le plat. Un jour, il décide de découper son film préféré, "2001, l'Odyssée de l'espace", du réalisateur Stanley Kubrick, en 569 GIFs, qu’il met ensuite en ligne sur le site Giphy.com.

"2001, l'Odyssée de l'espace" : un film propice aux GIFS

Pour le jeune créatif, le choix du film de Kubrick pour son projet était une évidence. Très monochromatique, il est particulièrement propice aux GIFs, un format assez restrictif en termes de couleur. Après avoir converti le film en 15 images par seconde – contre 25 pour un film standard – il morcèle le long-métrage en plusieurs centaines de GIFs tout en essayant de respecter les séquences longues de ce classique du cinéma et d’en sous-titrer les dialogues, les GIFs n’étant pas sonores.

"Ça allait me prendre du temps, donc autant le faire avec un film que j’aime. Il y a beaucoup de choses iconiques, de symboles cachés. Découper toutes ces scènes en GIF, ça m’a permis de mieux les comprendre", explique-t-il à Mashable FR.

Pour lui, morceler l’œuvre futuriste est un moyen de rendre hommage à son réalisateur : "Stanley Kubrick cherchait à pousser la technique plus loin et à dépasser certaines limites." Les limites que Jean-Baptiste veut tester, ce sont celles de la législation autour du GIF, qui reste assez floue. 

Ses interrogations tiennent en une phrase : que se passerait-il si quelqu’un décidait de transformer un film entier en GIFs ? "Personne n’a fait ça avant. Après avoir fait des recherches, je me suis rendu compte qu’il n’y a pas vraiment de réponse et j’ai eu envie de pousser le vice, de voir ce que ça donnait", nous confie t-il. 

Alors, légal ou pas légal ?

De fait, comme toutes les affaires qui concernent Internet, la réponse n'est pas simple. 

Pour Jean-Baptise Le Divelec, le droit américain, articulé autour du principe du "Fair use", propose une interprétation assez large du droit d’auteur. L’œuvre est certes soumise à des droits, mais la reprendre de manière partielle, sans son, dans un format peu propice au visionnage, ne constituerait pas, selon lui, une infraction. "Bien sûr personne ne va regarder le film en entier en GIFs ! Je n’en tire aucune recette et je ne pense pas que ça nuise aux recettes de l’œuvre", se défend-t-il.

Si le droit américain paraît plus sujet à l’interprétation, les GIFs peuvent être, à partir du moment où sont ils visibles depuis la France, soumis au droit français. Et concernant notre législation, Pierre Lautier, avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle, est assez catégorique : "Ce projet porte un certain nombre d’atteintes au droit moral."

Pire, en dénaturant le film de Kubrick, Jean-Baptiste porterait atteinte au principe du respect de l’intégrité de l’œuvre, très fort en France. "En découpant l’œuvre, il aggrave son cas. Il n’utilise pas le son ? C’est encore pire !", explique Pierre Lautier. 

Dénaturer une œuvre serait donc "pire" que simplement la télécharger illégalement. Et pour comprendre ce qu'est "l'intégrité" d'une œuvre, l’exemple du réfrigérateur de Dubuffet est assez parlant. L’artiste avait vendu à un collectionneur privé un réfrigérateur qu’il avait transformé et repeint. Ce même acheteur avait par la suite découpé l'objet pour l'afficher sur ses murs. Attaqué pour non-respect de l’intégrité de l'œuvre de l'artiste, le collectionneur avait perdu son procès contre Dubuffet. Comme lui, l’ayant-droit de Stanley Kubrick pourrait donc bien s’attaquer au jeune créatif, et gagner.

Quelle législation pour le GIF ?

Jean-Baptise Le Divelec s’interroge : "Certains disent que je pirate l’œuvre, mais qu’en est-il de tous les autres GIFS extraits du film qui traînent sur Internet? Je pourrais très bien les reprendre et les recompiler."

Attention, la réponse a cette interrogation légitime risquerait bien de pourrir votre week-end. Selon Pierre Lautier, les GIFs qui montrent des extraits de films ne sont pas légaux en tant que tels. Eh oui. "S’ils sont généralement tolérés, c’est parce qu’ils font rire tout le monde", précise-t-il. Rassurez-vous : s’il n’y a pas réclamation, il n’y a pas préjudice. "Honnêtement, je ne vois un producteur se déranger pour un malheureux GIF !", explique l'avocat.

Mais leur mise en commun, sur une page telle que l’a conçue Jean-Baptiste pourrait, elle, être beaucoup moins bien tolérée.  

En attendant les éventuels procès, le fan de Kubrick est ravi que la question de la législation autour des GIFs soient enfin abordée. Et les 20 heures qu’il a passées à morceler "2001, l'Odyssée de l'espace" ne l’ont pas dégoûté le moins du monde de son film préféré. "J’ai fait ça avec plaisir. Il y a beaucoup de théories sur ce film. Je n’ai toujours pas trouvé de vérité mais c’est mieux comme ça, il y a une poésie dans le mystère."

Espérons que le mystère qui règne autour de la légalité de ses GIFs reste tout aussi poétique.

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